09/04/2007

Mon premier livre édité

a crocA CROC-nouvelles fantastiques

de Céline Marseaut-Hernould

aux éditions Chloé des Lys

 

"La virée":

 

La voiture filait à toute allure sur la route boueuse qui traversait les bois, avec pour seule lumière celle des phares.

- Tu ne crois pas qu’on devrait ralentir un peu, on va finir par se prendre un arbre, dit Steve au garçon qui était au volant.

- Je préfèrerais mourir en me prenant un arbre plutôt que par ce qui est derrière nous.

Steve se retourna. Il ne vit par le pare-brise arrière que le noir le plus complet.

- Tu crois qu’ils nous suivent ? demanda-t-il à Jeorge.

- Je n’en sais rien, mais ce que je sais c’est que je veux être le plus loin possible d’eux.

Jeorge avait les mains crispées sur le volant, Steve se cramponnait à son siège. Heureusement, la neige avait fondu cette après-midi. Steve rompit à nouveau le silence.

- Et où on va aller ?

- Comment veux-tu que je le sache, s’énerva Jeorge, je ne sais déjà pas où on est là. Il perdit le contrôle du véhicule tandis qu’un daim traversait la route. La voiture termina sa course dans un fossé détrempé par la neige fondue. Le conducteur enclencha la marche arrière mais les roues patinèrent, faisant pire que mieux. Il tapa sur le volant de rage et entreprit d’ouvrir la portière quand Steve lui prit le bras.

- Qu’est-ce que tu fais, Jeorge, tu ne vas pas sortir ?

- Et même que tu vas sortir avec moi, tu ne crois quand même pas que je vais tirer ce tas de ferraille de cette merde tout seul.

- Je…je ne sais pas, on pourrait peut-être attendre que le jour se lève, qu’est-ce que t’en dis...je…je suis sûr qu’ils ne nous ont pas suivis. Il y avait une panique dans sa voix. Les bois en pleine nuit n’étaient déjà pas très rassurants, la voiture lui semblait assurer leur protection. Le fait de se retrouver dehors le rendait fou. Mais Jeorge était déjà sorti et n’avait rien écouté des plaintes de son cadet. Il resta sur son siège sans bouger, pétrifié. Il sursauta quand il entendit la voix de son frère lui demander de se presser de le rejoindre nom de dieu !

Steve ouvrit sa portière les mains tremblantes. Une odeur de pins mouillés envahit ses narines. Il posa le pied sur un sol boueux et collant. Il voyait son frère à l’arrière de la voiture qui essayait inutilement de pousser le véhicule afin de le sortir de ce bourbier.

- Grouilles-toi, viens m’aider à pousser, triple crétin.

Steve avança dans la boue, ses baskets desserrées manquèrent de se dérober à plusieurs reprises comme quand on marche sur un béton frais, un bruit de succion à chaque pas. Il alla rejoindre son frère et ils poussèrent ensemble la BMW de leur père qui ne fit que glisser plus profondément dans le fossé.

- Pourquoi as-tu acheté ce char p’pa, maman voulait tant une golf, soupira Jeorge.

Il retourna alors vers l’avant, donnant un coup de pied au pare-chocs au passage. La portière était restée ouverte et il se rua à l’intérieur de la voiture. Steve le rejoignit en courant, oubliant la boue qui le faisait glisser. Un instant il crut que son frère partirait, le laissant seul, et la panique le prit de plus belle. Il regarda Jeorge fouiller dans la boîte à gants et jeter sur le sol toute sorte d’objets dont il ne soupçonnait pas la présence. Mais le temps n’était pas venu de jouer les curieux.

- Tu fais quoi ? l’interrogea Steve. Son frère ne lui répondit pas, il était toujours plongé dans ses fouilles. Il leva enfin l’objet qu’il recherchait tant, une lampe de poche à piles. Il actionna l’interrupteur de la lampe, satisfait de voir qu’elle fonctionnait encore. Il ignorait pour combien de temps mais il valait mieux ne pas se poser une telle question pour l’instant. Steve observait la lampe de poche dans les mains de son frère. Il sentit son cœur qui ne tarderait pas à sortir de sa poitrine et se mit à espérer qu’il n’avait pas compris ce que Jeorge avait l’intention de faire.

L’aîné sortit de la voiture la lampe glissée dans la poche arrière de son jean, sous les yeux effrayés de son frère de quinze ans.

- On va marcher, on perdrait trop de temps à la désembourber, faut pas traîner ici.

- On y arriverait peut-être si…si on utilisait une corde ou je ne sais pas quoi mais…

Jeorge prit son frère par les épaules, ses yeux plongés dans les siens, non plus avec colère cette fois mais en un grand frère protecteur.

- Je sais que tu as une frousse bleue mon pote et moi aussi je suis mort de trouille, on pourrait sortir la voiture de ce fossé avec une corde mais ça nous prendrait un temps fou. On va marcher vite, tu resteras près de moi et on finira par sortir de cette brousse. Mais surtout tu dois rester calme, c’est compris ?

Steve sentit son cœur battre moins rapidement, il était toujours aussi effrayé mais Jeorge était là et sa présence le rassura. Ils se mirent alors en route d’un pas rapide abandonnant la BMW de leur père. Mais celui-ci n’était pas là pour s’en plaindre.

La nuit semblait interminable tout comme les bois qui s’étendaient sans fin devant eux. La lampe à piles leur avait fait le plaisir de tenir le coup, malgré quelques faiblesses. Plusieurs fois, ils se retournèrent, le souffle court, surpris par un animal sauvage quelconque passant derrière eux, ou par le bruit du vent à la cime des arbres. Les deux frères marchaient serrés l’un contre l’autre, tremblant de tout leur corps. De peur mais surtout de froid. Ils n’avaient pas eu le temps de prendre des vêtements chauds avant leur fuite et la température frôlait la barre du zéro. Jeorge était vêtu d’un survêtement de sport, Steve d’une chemise et d’un pull en fine maille.

Après une heure de marche sans pause, ils aperçurent une lumière venant d’une cabane de bûcheron. Ils arrêtèrent leur avancée et l’observèrent.

- Tu crois qu’il y a quelqu’un là-dedans ? demanda Steve à voix basse et tremblante.

- Il y a de la lumière tu vois bien.

- J’ai l’impression d’être dans un conte pour enfants, tu sais avec cette sorcière qui attire les pauvres gosses perdus avec une maison en pain d’épices, continua le plus jeune des frères.

- Mais cette maison n’est pas en pain d’épices et les sorcières n’existent pas, lui répondit l’aîné en levant les yeux au ciel.

- Je suis prêt à croire n’importe quoi aujourd’hui.

Jeorge resta sans voix après une telle vérité de la part de son frère. Effectivement, après les évènements de cette nuit, il ne pouvait plus se permettre d’avoir ce genre de réflexion. Pour la première fois depuis leur fuite du village, il se mit à avoir vraiment la trouille.

- D’accord, on ne s’attardera pas ici. Ils entreprirent de reprendre leur route quand un homme qui devait approcher la soixantaine les surprit. Il portait des bûches de bois dans les bras et un cigare pendait à ses lèvres.

- On est perdu les gars ? Z’êtes pas fous d’vous prom’ner ainsi habillés par un froid pareil vingt dieux !

Les deux garçons eurent du mal à comprendre ce que leur disait le vieux avec ce cigare qui rendait ses paroles presque incompréhensibles. Ils restèrent pétrifiés sur place sans dire un mot, les yeux écarquillés.

- Et ben, z’êtes pas bavards, si l’cœur vous en dit, j’ai du café chaud à l’intérieur et j’pense qu’ça vous f’rez pas d’tort.

Jeorge observa le vieil homme. Il n’avait pas l’air bien effrayant, à première vue il n’y avait rien qui laissait présager quelque chose de mauvais chez cet homme.

- Nous ne serons pas contre du café monsieur, répondit finalement Jeorge. Tenant toujours ses bûches, le vieux partit devant, Steve tira le bras de son frère.

- Tu es fou, et si s’en était un ?

- Mais non, il n’y a rien à craindre, et puis on ne s’attardera pas trop longtemps, le temps de se réchauffer et on repart. Steve savait qu’une fois que son aîné avait pris une décision, rien ne pouvait le faire changer d’avis. Il obtempéra alors et le suivit vers la petite maison en bois.

A l’intérieur, une agréable chaleur s’échappait de la cheminée et il flottait dans l’air une douce odeur de café fraîchement infusé. Le vieux jeta le bois dans une caisse près du feu prévue à cet effet. Tout en ôtant son épaisse chemise de bûcheron il  se tourna vers les deux garçons qui restaient dans l’embrasure de la porte.

- Allez, restez pas là, et fermez la porte, pour qui on chauffe, pour les lapins vingt dieux ? Et faites comme chez vous, j’vous apporte deux tasses.

Les deux frères s’avancèrent dans ce qui devait être le salon. Steve ferma la porte derrière lui. La maison n’était apparemment pas fournie en électricité et la pièce n’était éclairée que par quelques bougies ici et là. Les deux garçons s’assirent dans le canapé recouvert d’une peau de daim – la tête de l’animal avait fini sur le mur en trophée de chasse -, le vieux revint avec deux grandes tasses de café fumant dans chaque main et les leur tendit.

Le liquide brûlant leur fit un bien fou et la température de leur corps remonta rapidement. Le vieillard s’assit à son tour dans un fauteuil usé et grinçant, jeta son cigare terminé dans le feu et en reprit un autre dans une petite boîte posée sur une tablette à côté de lui. Il reprit ensuite la parole rejetant la fumée épaisse.

- Alors les jeunes, qu’est-ce qu’vous faisiez dans les bois à une heure pareille ?

Jeorge répondit le premier.

- C’est une longue histoire monsieur.

- J’m’appelle Max, pas d’monsieur mon grand et j’adore les longues histoires. Z’êtes des fugueurs et vos parents vous r’cherchent, pas vrai ?

Steve baissa la tête, une larme roula sur sa joue. Son frère mit un bras autour de son épaule et reprit la parole.

- Ce n’est pas ça, nous ne sommes pas des fugueurs et nos parents…Il soupira avant de continuer, il sentit des larmes menaçant de couler mais en tant que grand frère, il se tenait de ne pas craquer.

- Nos parents sont morts ou du moins c’est tout comme, continua-t-il, ainsi que tous les habitants du village d’où nous avons fui.

Le vieux posa son cigare dans le cendrier, se redressa sur les accoudoirs du fauteuil comme pour mieux entendre le garçon.

- Qu’est-ce que c’est qu’cette histoire. Tu t’moques de moi garçon ?

- C’est complètement fou mais je ne vous mens pas. Mon frère et moi avons dû nous échapper de ce lieu maudit, notre voiture s’est embourbée plus loin dans les bois et nous avons marché une heure jusqu’ici. Jeorge haussa la voix peu à peu : vous croyez vraiment que ce serait par plaisir qu’on se serait gelé les billes ?

Le vieux regardait Jeorge en silence, ne sachant que dire ou simplement quoi penser.

- On était partis deux jours mon frère et moi, un stage de ski avec un groupe de jeunes. Quand on est rentré dans l’après-midi, il n’y avait personne dans le village, les volets étaient fermés partout, les magasins n’avaient pas ouvert de la journée, c’était complètement désert. Nos parents aussi avaient disparu. Tout s’était passé durant notre absence. Le soir venu, ils se sont tous réveillés.

Jeorge se mit à trembler en continuant son récit, il serrait son frère en larmes de plus en plus fort contre lui. Nos parents s’étaient enfermés tous les deux dans le grenier à l’abri de la lumière du jour, pour…dormir, et ils…ils ont essayé de nous faire devenir comme eux, mais nous avons réussi à leur échapper. Mon dieu, c’était horrible, tous…ils avaient tous la peau si blanche, comme des cadavres, et ce sourire hideux sur leurs visages. Tous les habitants du village avaient été touchés par la même malédiction et nous étions seuls. Par chance, notre père avait laissé les clés dans la voiture, sans cela nous…

Le vieux qui avait écouté avec attention le récit du jeune garçon se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil.

- Bon dieu de bon sang lâcha-t-il dépassé par ce qu’il venait d’entendre. Qu’est ce qu’tu m’racontes là p’tit, jamais entendu pareille histoire.

- C’est pourtant la vérité monsieur, aussi folle soit-elle.

Le vieux se leva et alla près de la fenêtre les mains croisées derrière le dos.

- C’est pas croyable, s’exclama-t-il, pas croyable du tout.

- Vous devez nous croire monsieur, fit Steve entre deux sanglots, mon frère ne vous a pas menti, il faut faire quelque chose.

Max se retourna vers eux se lustrant nerveusement la barbe entre les doigts.

- J’voudrais bien vous aider mais, on est loin de tout ici, le téléphone le plus proche est à une vingtaine de kilomètres et à cette heure-ci, ce s’rait le casse pipe de s’aventurer dehors, on voit pas à un mètre et avec ce froid…

Steve se leva alors brusquement ;

- Alors on va rester sans rien faire à attendre que ces salauds viennent nous retrouver jusqu’ici ? Tout ça parce qu’un vieux schnock n’est même pas capable de faire installer l’électricité dans sa cabane pourrie. L’homme resta sans un mot devant le jeune garçon et retourna près de la fenêtre contemplant l’extérieur. Jeorge alla le rejoindre.

- Il est effrayé et épuisé, il ne faut pas lui en vouloir. Je le suis autant que lui mais j’arrive à mieux gérer.

- J’comprends ça p’tit, j’suis navré de pouvoir rien faire. Mais j’peux tout d’même vous offrir un bon lit bien chaud, demain on verra c’qu’on peut faire. J’pense qu’vous risquez rien ici, j’ai pas l’impression qu’on vous ait suivi, mais j’peux monter la garde pour cette nuit.

- Merci beaucoup Max.

- De rien p’tit.

Une heure plus tard, Steve s’était endormi dans le canapé. Jeorge le transporta à l’étage dans la chambre du vieillard qu’il leur prêta pour la nuit. Le lit était assez grand pour y accueillir les deux frères.

Jeorge s’endormait lorsque son frère se leva.

- Où vas-tu ? lui demanda-t-il.

- Il faut que j’aille aux toilettes, lui répondit Steve encore à moitié endormi.

Le garçon sortit de la chambre et referma doucement la porte derrière lui. Jeorge s’endormit alors profondément.

Les premiers rayons du soleil passaient par l’étroite fenêtre de la chambre. Jeorge ouvrit les paupières, ébloui par la lumière dans ses yeux mi-clos. A ses côtés, le lit était vide. Il faisait froid dans la pièce et la chair de poule recouvrit tout son corps quand il repoussa les couvertures. Il enfila son pantalon de toile et ses baskets, prit son survêtement qu’il avait laissé au bout du lit et sortit de la chambre en bâillant. La maison était d’un calme étrange. Il descendit l’escalier en bois, le plancher grinça sous ses pieds. La pièce où ils avaient bu leur café quelques heures auparavant était vide.

- Steve, Max, appela-t-il. Aucune réponse. Il y avait une porte ouverte de l’autre côté de la pièce, la cuisine certainement. Jeorge y pénétra. Les deux tasses étaient posées sur le plan de travail près de l’évier. La cuisine de leur maison était toujours pleine de vaisselle ou de paquets alimentaires en tout genre, ici elle était vide de toute présence quotidienne. Une épaisse couche de poussière recouvrait les armoires et la table qui la meublaient. Jeorge appela de nouveau le nom de son frère et du vieillard. Le silence était toujours aussi assourdissant.

Le garçon resta sans bouger au milieu de la pièce. Il était seul, l’homme avait disparu et son frère aussi. Avant de sortir de la cuisine, il remarqua sur la table des traces de pas dans la poussière. Au dessus d’elle, au plafond, une trappe menant à un grenier.

16:46 Écrit par c dans Mon actu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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