30/04/2009

Discussion Privée - Analyse de Christian Van Moer

Couverture noire… L’ordinateur portable qui ouvre et referme le recueil de Céline Marseaut-Hernould laisse son message dans l’ombre, et le regard en coin de l’auteur à son lecteur semble dire : " Et maintenant, fais de beaux rêves…"

Douze nouvelles, fantastiques pour la plupart, toujours sombres. Un éclairage pourtant, mais peu rassurant : celui de la pleine lune !

SYNOPSIS :

1. L’enfant.
« … la lune était pleine dans le ciel sombre et étoilé. »
Où un loup-garou de six ans dépèce ses parents. Ça commence fort.
2. A bout.
« … dans le noir, pour une longue agonie. »
Où des parents exaspérés emmurent vivante leur insupportable fille de seize ans. ( Certains n’auraient pas hésité à leur prêter main-forte avec leur truelle, ai-je lu quelque part !... )
3. Une femme jalouse (1).
« … Il passe plus de temps avec elle qu’avec moi et ça me ronge les sangs. »
Où, ivre de jalousie, une jeune femme ne songe plus qu’à occire son clone devenu sa rivale.
4. Braquage.
« … dans moins de deux heures, vous serez morts, vous, vos deux amis et les otages. »
Où un nouveau lycanthrope termine sans discernement le massacre initié par le chef des braqueurs d’un supermarché.
5. La diligence.
« … La lune faisait briller l’or de la diligence… Les roues étaient serties de diamants étincelants. »
Où un adolescent chétif parvient à s’extraire in extremis d’un convoi de la Mort.
6. Le dernier arbre.
« … Au-dessus des murs, il pouvait apercevoir les sommets de la ville qui n’avait fait que grandir, gardant le soleil pour elle seule. »
Où, révoltée par l’acharnement thérapeutique, une fillette compatissante pratique l’euthanasie.
7. Une femme jalouse (2).
« … Ceux ou celles qui prétendront ne pas être jaloux ou ne l’avoir jamais été seront les plus grands menteurs que le monde ait connus. »
Où une jeune femme offre une peau de chagrin diabolique à son mari volage.
8. L’homme qui buvait trop.
« … Elle entendait maintenant un souffle rauque se rapprocher de plus en plus. »
Où le loup-garou meurtrier ( un de plus ), dans son avatar humain est un sinistre poivrot.
9. Prisonnière informatique.
« … Je glisse !!... un clic… J’ai l’impression de ne plus être au même endroit. »
Où une souris optique ( Céline ? ) attend qu’on lui ouvre le portail de sa prison virtuelle.
10. Discussion privée.
« … Moi, je veux devenir vieille, rester brune avant d’avoir des cheveux gris, garder la couleur de mes yeux et je veux avoir des rides aussi, une poitrine qui retombe et le dos courbé par le poids de l’âge.»
Où le chat entre deux internautes nous laisse entrevoir le sombre futur de l’humanité.
11. Maudite famille.
« … La lune resplendissait et se reflétait sur le visage ridé du père accablé. »
Où un jeune loup-garou ( le dernier ) de dix-huit ans est tué par son père.
12. Le camping.
« … Ta mère a déboursé l’équivalent de six mois d’économies pour nous offrir ces « merveilleuses » vacances et il est hors de question de partir. Nous resterons une semaine complète même si cette poussière doit nous tuer… »
Ou les vacances d’une famille chez les morts-vivants.

THÈMES : LA SAUVAGERIE ET L’HORREUR.
- Les loups-garous dépècent, déchiquettent leurs victimes, mais sans être maîtres de leurs agissements. Dès qu’ils ont conscience de la malédiction qui les dénature, ils font tout ce qu’ils peuvent pour la combattre.
- Les zombies ne lâchent pas facilement leurs proies, sauf quand parmi elles, un vieillard reconnaît son petit-fils.
- Les parents monstrueux ne se satisfont pas de la mort de leur enfant terrible : c’est un châtiment sadique qu’ils lui infligent.
- Les épouses rongées par la jalousie jouent aux apprenties sorcières pour rogner les ailes de leur mari.
- Deux meurtres cependant sont commis par amour : ceux d’un arbre et d’un enfant lycanthrope.

CADRE.
- Le décor : Le plus souvent, c’est le décor banal de nos cités, centres de toiles autoroutières où l’on se fourvoie facilement. Il ne fait pas bon dévier de son itinéraire pourtant : en dehors de l’asphalte familier, la nature redevient hostile à l’homme.
- L’époque : Hier, un peu ; aujourd’hui, surtout ; demain, aussi.

COUPS DE CŒUR.
J’ai aimé chaque nouvelle de ce recueil, mais j’épingle Le dernier arbre, Discussion privée et Le camping.
- Le camping :
Une famille qui choisit d’aller camper sur le site délabré d’un ancien cimetière gardé par des zombies, ce n’est pas banal.
Un père dont l’absurde entêtement contraint sa famille écœurée à séjourner dans une gadoue pestilentielle, au bord d’une eau croupie, nauséabonde, parmi les vers qui grouillent et les cafards qui pullulent, c’est carrément dément.
Une mère qui rassemble vaillamment ses forces pour arracher ses enfants à ce cloaque immonde qu’est le seuil de l’au-delà, c’est réconfortant. Et c’est donc malgré tout sur une lueur d’espérance que se referme le recueil de Céline.
- Le dernier arbre et Discussion privée :
J’ai particulièrement goûté ces deux textes pour la prémonition du futur qui nous pend au nez si nous n’y prenons pas garde ; pour, au-delà de la parabole, la réflexion que l’auteur nous impose.
Dans Le dernier arbre, la ville tentaculaire a irrémédiablement détruit la nature.
Dans Discussion privée, le chat entre les deux internautes nous dévoile un monde normalisé, uniformisé, aseptisé où les individus sont sous surveillance perpétuelle et les rebelles au remodelage obligatoire – tant du corps que du cerveau – mis au pas ; un monde insipide et tranquille comme une mer étale. Et nul besoin d’être grand clerc pour imaginer tous ces moutons lobotomisés gardés par des chiens dressés par quelques bergers illuminés.

L’ÉCRITURE.
Céline Marsaut-Hernould écrit en bon français, et elle écrit bien. Son écriture sans fioritures est solide et plaisante. Sa phrase est aisée, limpide, vive. Pas de discours pompeux, de descriptions ni de digressions oiseuses, de jugements édifiants qui alourdiraient ou ralentiraient le récit. Préférant suggérer que décrire, sa plume trace l’essentiel sans déraper.
Comme on ne descend pas d’une rame de métro entre deux stations, on lit chaque nouvelle d’une traite, entraîné par le délire de l’auteur dans des aventures sans temps mort.

Bravo, Céline ! Pour les amateurs du genre, tes monstres sèment des cadavres exquis.

Un seul regret : la couverture. N’étant pas nyctalope, pour moi, le texte de la 4ème ne se détache pas suffisamment du fond ; et j’aurais aimé voir le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre imprimés au dos du livre.

                                                                                                                         Christian Van Moer

 

17:15 Écrit par c dans Mon actu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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